Depuis plus de quarante ans, le contournement de
Couvin et la jonction autoroutière (12 Km) à la France proche, sont sans cesse
remis à plus tard. Ces dernières années, c'est une immense majorité de Couvinois
qui pleurent après cette réalisation, à la fois à cause du stress et du danger
que constitue le passage, chaque jour, de plus de quinze cents poids lourds dans
le centre-ville, mais aussi et surtout à cause du besoin de désenclaver Couvin,
en préalable à toute relance économique du Sud Entre-Sambre-et-Meuse.
En
1993 pourtant, le Conseil de l'Europe décidait la réalisation urgente de
quelques chaînons manquants, afin de compléter le réseau transeuropéen. Le 23
juillet 1996, le Parlement Européen et le Conseil des Communautés inscrivaient
parmi eux les 14 Km contournant Couvin et joignant l'échangeur de Frasnes à la
frontière. Les autorités Européennes qui entendent faire de l'E420 une «
autoroute de haute qualité » fixaient les délais à 2010 au plus tard.
Aujourd'hui, à Frasnes, l'échangeur se termine. Il va être inauguré dans
quelques semaines. À Rocroi, la rocade française est usuelle depuis bien des
années déjà et la branche ouest de l'Y ardennais (A 34) sera terminée d'ici 2
ans pour rejoindre en ligne droite l'autoroute de Reims au sud de
Charleville.
Cette liaison avec la France voisine est une question de
survie pour le Sud–Entre-Sambre-et-Meuse, qui doit être désenclavée au plus
vite, pour sauver l’activité économique. Après la perte de la plupart de ses
industries, Couvin a raté le retour de Donnay, l'implantation de Vittel et bien
d'autres opportunités. Autrefois porte de la Principauté de Liège, Couvin est
devenue pour les investisseurs la cité de l'oubli ou du doute; pour les
indépendants qui survivent, le lieu de faillites successives. Et chacun se dit :
à quand mon tour.
Couvin s'est développée jadis sur la route est-ouest
qui joignait Paris à la Ruhr. Aujourd’hui, c'est le développement de l'axe
nord-sud entre Rotterdam ou Anvers et Marseille qui prend le
dessus.
Pourtant la Bonne ville se voit aujourd'hui traversée par
quelques 1600 poids lourds, chaque jour, dont de nombreux transports de produits
dangereux. Entre les bouchons de l'agglomération bruxelloise et l'E411 qui
sature, les routiers autant que les touristes qui transitent vers le midi ont
tôt fait de chercher l'alternative qui passe, en ligne droite, par chez nous.
Couvin s'inscrit dans la vallée de l'Eau Noire comme une longue rue unique et
étroite contournant la Falaise. Les Couvinois qui baignent dans une circulation
devenue effrénée vivent un stress permanant.
Aujourd'hui, c'est la quasi
totalité des Couvinois qui milite activement pour un contournement soucieux
d'arrêter la liste noire des accidents.
La cause était presque gagnée,
quand le Ministre Antoine signa l'an dernier le permis de bâtir. L'argent était
même disponible chez son collègue Daerden. Les expropriations, commencées voici
25 ans, se poursuivaient et les entrepreneurs n'attendaient qu'une confirmation
de la mise en chantier pour astiquer leurs pelles.
Et voilà qu’en
février, l'Etat Fédéral, en la personne (morale ?) de son Conseil d'Etat, vient
d'annuler le permis octroyé par la Région quelques mois plus tôt.
Il
s'agit de l'aboutissement d'un recours exercé par deux opposants, propriétaires
de la forêt qui s'étend sur tout le sud de Couvin. Le comité de soutien au
projet n'a pu éviter le naufrage redouté, malgré de nombreuses actions
déterminées mais toujours pacifiques.
Où en est-on aujourd'hui
?
Trois voies semblent possibles.
1/ Les ministres concernés
veulent reprendre la procédure à son début et relancer la demande de permis,
telle qu'elle a été conçue, mais en y ajoutant la fameuse « notice non-technique
» qu'exige le Conseil d'Etat. Ils s'engagent à le faire très rapidement et
annonçaient début février que le cabinet Daerden aurait transmis à son collègue
dans le courant du mois, les pièces nécessaires pour que le Ministre Antoine
puisse délivrer le nouveau permis. Un mois plus tard, rien n'est fait encore
...
2/ Plusieurs parlementaires de
la région se sont concertés pour proposer le vote par le Parlement Wallon d'une
disposition permettant, par un décret d'utilité publique, d'imposer la
réalisation de certains chantiers, comme cela se fait couramment en France, et
cela sans recours possibles au Conseil d'Etat. Quelques semaines plus tard, rien
n'a pu aboutir encore. Toujours disposés à bien faire, nos parlementaires
réfléchissent comment faire pour ne pas gaffer. Il faut bien sûr éviter de
mettre en place une nouvelle disposition qui pourrait être la porte ouverte à
des abus. Mais il faut aussi justifier la prise en compte du dossier « Couvin »,
alors que la nouvelle loi ne peut normalement s'ouvrir à des effets rétroactifs.
Il faudrait alors jouer en deux temps et prendre le temps d'une nouvelle
procédure destinée à définir l'utilité publique de projet E420. Et pourtant
l'utilité publique du « chaînon manquant » couvinois a manifestement été définie
et proclamée depuis des années par les instances européennes. Mais nos
mandataires régionaux semblent quelque peu gênés par l'idée, pourtant simple, de
faire référence aux directives européennes.
3/ L'autre voie possible,
suggérée par l'avocat de l'opposant principal, est tout simplement la
négociation, c'est-à-dire le dialogue. Car Monsieur De Le Court ne semble pas
aussi opposé qu'on l'a dit au projet autoroutier. Un accord pourrait peut-être
être trouvé si chacun voulait écouter l'autre.
Mais les mandataires
conçoivent qu'un permis ne se négocie pas et rechignent à rouvrir des
négociations qui ont capoté une première fois, alors qu'elles étaient à peine
amorcées.
Les Couvinois, eux, supplient qu'on travaille parallèlement les
trois voies susceptibles d'avancer vers une solution rapide. Faire le tour des
unes et des autres à tour de rôle, constater tour à tour les embûches et les
échecs successifs, peut être une très longue route. Le délai de 4 ans était
évoqué sur Canal C. D'autres media plus pessimistes encore, ont parlé entretemps
de 10 ans.
La complexité des procédures de décision, les rouages nombreux
et les instances diverses qui garnissent le paysage institutionnel d'une
Belgique qui se prolonge avec des bouts de ficelle trouvent ici un exemple
unique. 40 Ans de querelles, d'incompréhensions, sans aboutir au moindre
résultat concret, cela use, cela décourage, cela exaspère les uns et les autres.
Cela altère la confiance aussi. Car les conflits prolongés pourrissent les
relations et complexifient à l'infini les choses les plus simples.
Ce qui
se passe à Couvin, est révélateur d’une Belgique malade, où toute décision est
rendue complexe à obtenir et reste toujours discutable après
coup.
N’est–elle pas révélatrice aussi de l’incapacité de la classe
politique wallonne, obnubilée par ses rapports avec Bruxelles et la Flandre, à tisser des liens forts avec les autres régions voisines, à commencer par les
régions de France.